Dimanche soir. Le week-end s’est bien passé, personne n’est malade, le travail avance, aucun conflit en cours. En rangeant la cuisine, une pensée surgit : « Et si le rendez-vous de mardi se passait mal ? » Une autre suit presque aussitôt : « Et si j’avais oublié quelque chose d’important ? » Rien de précis ne les justifie et pourtant elles s’installent.
Une deuxième voix s’en mêle alors : « Mais enfin, tout va bien ! Pourquoi est-ce que je me mets dans cet état ? » On se reproche de s’inquiéter, on se trouve ingrat, on voudrait être enfin tranquille. Et on l’est de moins en moins.
Deux inquiétudes pour le prix d’une
Il y a d’abord l’inquiétude elle-même, avec ses « et si ». Puis il y a ce que l’on fait de cette inquiétude : l’agacement contre soi, l’effort pour la faire taire, l’idée que l’on devrait être au-dessus de ça. Cette seconde couche est parfois plus épuisante que la première, parce qu’elle transforme une pensée en faute.
Cela invite à déplacer la question. Plutôt que « comment faire cesser mon inquiétude ? », on peut se demander : et si ce qui me pèse le plus, c’était de me battre contre elle ? Cette hypothèse ne vaut pas pour tout le monde, mais elle ouvre une autre manière de se regarder.
La sentinelle un peu trop zélée
On imagine souvent l’inquiétude comme un parasite. Elle ressemble parfois davantage à une sentinelle qui veille, anticipe et cherche à vous éviter d’être pris au dépourvu. Derrière elle se cache souvent une croyance rarement formulée : « Si je baisse la garde, quelque chose arrivera. » Dans cette logique, s’inquiéter donne le sentiment de faire quelque chose face à ce qui pourrait arriver, même quand rien ne peut être résolu ce soir-là.
On s’inquiète rarement de ce qui nous est indifférent. Une inquiétude fréquente peut dire à quel point certaines choses comptent pour vous : vos proches, votre travail, un projet, la peur de les abîmer ou de décevoir. Cela ne signifie pas qu’elle a raison, seulement qu’elle a peut-être un sens.
Ce qui peut se jouer derrière
Plusieurs pistes peuvent coexister. Aucune n’est une cause automatique et certaines ne vous concernent pas.
L’avenir est incertain par nature et certaines personnes supportent particulièrement mal ce flou. Anticiper revient alors à tenter de le réduire. Mais l’avenir reste ouvert quoi qu’on fasse, si bien que l’esprit n’a jamais tout à fait terminé son travail. La psychologie parle d’intolérance à l’incertitude pour décrire cette difficulté, souvent associée aux inquiétudes persistantes.
Il arrive aussi qu’une vigilance ait eu du sens à un moment donné, dans un environnement exigeant ou imprévisible, et qu’elle continue de fonctionner longtemps après que les circonstances ont changé. C’est une possibilité parmi d’autres, pas une certitude sur votre histoire.
Des exigences intérieures peuvent également s’en mêler : se sentir tenu de tout anticiper, de ne rien oublier, de ne jamais être pris en défaut.
Enfin, « tout va bien » est parfois une vue partielle. Une charge de travail lourde, une incertitude financière, des responsabilités familiales ou une fatigue accumulée peuvent nourrir l’inquiétude sans qu’on les ait nommées. Il arrive que l’inquiétude soit moins déraisonnable qu’on ne le croit.
Il peut aussi être utile de distinguer une inquiétude passagère d’une inquiétude envahissante. Lorsqu’elle devient très difficile à contrôler, qu’elle dure depuis longtemps ou qu’elle perturbe le sommeil, la concentration ou le quotidien, en parler à un médecin ou à un professionnel de santé est une démarche précieuse. Elle n’enlève rien à la valeur d’une réflexion plus personnelle : elle la complète.
Reconnaître plutôt que combattre
Alors, que faire de cette sentinelle un peu trop zélée ?
Il arrive que le simple fait de reconnaître « là, je m’inquiète » change un peu la relation que l’on entretient avec cette pensée. Elle n’a pas besoin d’être démontrée fausse ni chassée pour exister. On peut aussi remarquer que certaines inquiétudes portent sur quelque chose de précis, où l’on peut agir, tandis que d’autres tournent à vide. Pour certaines personnes, sentir où elle se loge dans le corps aide ; pour d’autres, cela n’apporte rien et c’est tout à fait légitime.
Comprendre un fonctionnement n’oblige ni à le justifier ni à le garder. On peut aussi n’avoir aucune solution pour l’instant. Mieux se comprendre n’exige pas de se transformer tout de suite, ni de devenir serein sur commande. Chacun avance à son rythme, avec son histoire et ses contraintes.
Une question à garder en tête
Plutôt que de chercher à faire taire l’inquiétude, vous pouvez lui poser une question, sans exiger de réponse :
Si vous n’aviez plus à vous défendre de ce qui pourrait arriver, qu’auriez-vous le sentiment de risquer ?
La réponse viendra peut-être tout de suite ou peut-être pas. Si vous en avez envie, observez simplement, la prochaine fois qu’une inquiétude apparaît, ce qu’elle cherche à anticiper ou à vous épargner. Vous n’avez rien à en faire, seulement à la remarquer.
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